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Entre création et science, entretien avec un artiste contemporain au Chateau d'Oiron

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le dimanche 20 octobre 2013

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  • Entre création et science, entretien avec un artiste contemporain au Chateau d'Oiron

Samuel Quenault, chargé des collections au Château d'Oiron, a interviewé Laurent Duthion, artiste invité de la prochaine exposition qui s'intitulera "L'invention de la réalité" (26 octobre 2013 au 26 janvier 2014)

arbre polygreffé 

Samuel Quenault

Bonjour Laurent,

Avant d'évoquer la prochaine exposition, j’aimerais que nous parlions de l’œuvre « Les Réalisateurs » que tu as créée au château d’Oiron entre 2008 et 2011 (mais qui devrait poursuivre sa croissance dans le monument et en dehors…)

Peux-tu nous expliquer en quoi consistent ces "Réalisateurs" ?

Laurent Duthion

Ce sont des arbres polygreffés, essentiellement des Prunus. J’ai greffé sur chaque porte-greffe des amandiers, des pêchers, des mirabelliers, des abricotiers et différents pruniers dont certains à feuillage rouge. Ce qui m’intéresse, c'est que ces espèces coexistent sur un même pied tout en gardant leurs identités génétiques spécifiques. On obtient des arbres parfaitement hétérogènes dont les premiers exemplaires ont été plantés dans le parc du château en 2011. D'autres seront bientôt transplantés ailleurs en France et dans le monde (dans des jardins atypiques, dans des centres d'art, dans des musées) pour élaborer une sorte de jardin diffus.

 

SQ

Comment es tu arrivé à cette idée de faire coexister plusieurs espèces de fruitiers sur le même pied d’arbre ?

LD

Je crois qu’au départ c’est une interrogation sur la greffe végétale et sur son origine. J'ai tendance à penser que derrière chaque technique se cache en fait une forme de dérive inventive, un potentiel de transformation qui est rarement exploité car recouvert le plus souvent par des notions fonctionnelles.

Le fait que chaque Réalisateur soit un individu mais fasse aussi population m’a aussi intéressé. C’est d’ailleurs comme ça que je vois mon travail : comme un "super-organisme" pour employer le terme de Lynn Margulis, microbiologiste américaine.

Mes sources et mes raisons sont souvent multiples et associatives.

 

SQ

Pourquoi ce projet au château ?

LD

En 2007, Paul-Hervé Parsy, l'administrateur du château, a eu connaissance de mon travail et m’a invité à le rencontrer. Après une conversation de 2h je lui ai proposé ce projet que j’avais en tête depuis longtemps mais que peu de structures pouvaient accueillir.

 

laurent duthion

SQ

Il faut dire que nous avons tous été séduits par ton projet et que celui-ci s'inscrit parfaitement sur l'identité du monument et de son cabinet de curiosités.

Je me souviens que deux mois après cette première rencontre au château, nous plantions les premiers portes-greffes dans la pépinière !

Ta pratique artistique s’appuie souvent sur des connaissances scientifiques. Pour ces œuvres vivantes as-tu été accompagné par des chercheurs ?

LD

Lorsque j’étais encore étudiant j'ai pris mes premiers contacts avec des ingénieurs de l’INRA, pour ce projet. Pour les Prunus utilisés ici, des ingénieurs agronomes m’ont indiqué quels porte-greffes étaient les plus intéressants et comment sélectionner les espèces. Pour des raisons pratiques, j’ai appris les techniques de greffages et j’ai ensuite fait de nombreux essais jusqu’à devenir une sorte de spécialiste du polygreffage. C'est maintenant l’INRA qui m'envoie quelques botanistes intéressés par ce sujet.

Actuellement, je travaille aussi sur un prolongement du projet qui prendra place cet automne dans l’Orangerie du Thabor à Rennes. Le polygreffage se fera sur des agrumes avec l’aide matérielle de l’INRA de Corse.

 

SQ

Ta technique de polygreffage va sans doute éveiller la curiosité de beaucoup de jardiniers amateurs, est elle à la portée de n’importe quel passionné ?

LD

C'est une technique que l'on rencontre parfois, dans une version plus simplifiée, avec deux ou trois pommiers différents par exemples, ou trois couleurs de cerises. Je sais aussi qu’au-delà des projets officiels et évalués comme rentables, des scientifiques font aussi des expériences approchantes.

 

polygreffage de branches

 

SQ

As-tu eu déjà recours au greffage dans d’autres circonstances ? et en quoi cet usage relève t’il d’une production artistique originale ?

LD

Adolescent, j’ai fait des greffes sur différentes plantes, notamment sur des annuelles (…), il y avait parfois des choses intéressantes… A mon sens, le principe artistique est surtout soutenu par des intentions et non par des techniques mais j’aime aussi que ma production possède des qualités spécifiques hors du cadre restreint de son statut artistique.

 

 

SQ

Tu as intitulé ta prochaine exposition "L’invention de la réalité" est-ce à dire que pour toi la réalité reste à inventer ?

LD

Disons que nous pourrions passer à un stade plus actif de transformation de la réalité en considérant l’extrême malléabilité de ce concept. La réalité c’est avant tout la relation que l’on a avec le réel et cette relation est filtrée, modifiée, parasitée par nos pensées, nos émotions, nos sens. D’une certaine manière la réalité n’est qu’une invention, est c’est aussi à ça que renvoie le titre.

 

SQ

Pour toi, si une seule de tes œuvres devait résumer cette exposition ? Quelle serait elle ?

LD

C'est justement l'ensemble qui fait sens.

Si l’on fait un tour rapide de l'exposition "L’invention de la réalité", dont le titre est aussi celui d'un libre de l'école de Palo Alto*, il y a un parfum, une dizaine de masques plus ou moins olfactifs en polyuréthane et en graphite, trois livres déformés suivant des lois optiques (dont une version science-fictionnelle de la vie de Jésus), des drapeaux faits à partir des données d’un sondage sur près d’un millier de personnes, un aquarium avec des poissons aveugles, une sorte de drone qui permet de prendre de la distance par le regard, un buffet newtonien, une plaque avec une citation de Philip K. Dick, les Réalisateurs qui seront dans leur période de repos végétatif et quelques autres choses. Ce n’est finalement pas énorme si l’on considère le château et son contenu. C’est peut être même la quantité juste pour que l’exposition dans son interaction aux lieux soit vue comme une oeuvre non réductible.

 

SQ

Merci Laurent.

 

* L'École de Palo Alto est un courant de pensée et de recherche ayant pris le nom de la ville de Palo Alto en Californie, à partir du début des années 1950 (inspirée aussi bien par les philosophies libertaires et les pensées utopistes)

 

Samuel Quenault, chargé des collections au Château d'Oiron, a interviewé Laurent Duthion, artiste invité de la prochaine exposition qui s'intitulera «L'invention de la réalité » (26 octobre 2013 au 26 janvier 2014)

 

SQ

Bonjour Laurent,

Avant d'évoquer la prochaine exposition, j’aimerais que nous parlions de l’œuvre « Les Réalisateurs » que tu as créée au château d’Oiron entre 2008 et 2011 (mais qui devrait poursuivre sa croissance dans le monument et en dehors…)

Peux-tu nous expliquer en quoi consistent ces « Réalisateurs » ?

LD

Ce sont des arbres polygreffés, essentiellement des Prunus. J’ai greffé sur chaque porte-greffe des amandiers, des pêchers, des mirabelliers, des abricotiers et différents pruniers dont certains à feuillage rouge. Ce qui m’intéresse, c'est que ces espèces coexistent sur un même pied tout en gardant leurs identités génétiques spécifiques. On obtient des arbres parfaitement hétérogènes dont les premiers exemplaires ont été plantés dans le parc du château en 2011. D'autres seront bientôt transplantés ailleurs en France et dans le monde (dans des jardins atypiques, dans des centres d'art, dans des musées) pour élaborer une sorte de jardin diffus.

 

Comment es tu arrivé à cette idée de faire coexister plusieurs espèces de fruitiers sur le même pied d’arbre ?

LD

Je crois qu’au départ c’est une interrogation sur la greffe végétale et sur son origine. J'ai tendance à penser que derrière chaque technique se cache en fait une forme de dérive inventive, un potentiel de transformation qui est rarement exploité car recouvert le plus souvent par des notions fonctionnelles.

Le fait que chaque Réalisateur soit un individu mais fasse aussi population m’a aussi intéressé. C’est d’ailleurs comme ça que je vois mon travail : comme un « super-organisme » pour employer le terme de Lynn Margulis,microbiologiste américaine

Mes sources et mes raisons sont souvent multiples et associatives.

 

SQ

Pourquoi ce projet au château ?

LD

En 2007, Paul-Hervé Parsy, l'administrateur du château, a eu connaissance de mon travail et m’a invité à le rencontrer. Après une conversation de 2h je lui ai proposé ce projet que j’avais en tête depuis longtemps mais que peu de structures pouvaient accueillir.

 

SQ

Il faut dire que nous avons tous été séduits par ton projet et que celui-ci s'inscrit parfaitement sur l'identité du monument et de son cabinet de curiosités.

Je me souviens que deux mois après cette première rencontre au château, nous plantions les premiers portes-greffes dans la pépinière !

Ta pratique artistique s’appuie souvent sur des connaissances scientifiques. Pour ces œuvres vivantes as-tu été accompagné par des chercheurs ?

LD

Lorsque j’étais encore étudiant j'ai pris mes premiers contacts avec des ingénieurs de l’INRA, pour ce projet. Pour les Prunus utilisés ici, des ingénieurs agronomes m’ont indiqué quels porte-greffes étaient les plus intéressants et comment sélectionner les espèces. Pour des raisons pratiques, j’ai appris les techniques de greffages et j’ai ensuite fait de nombreux essais jusqu’à devenir une sorte de spécialiste du polygreffage. C'est maintenant l’INRA qui m'envoie quelques botanistes intéressés par ce sujet.

Actuellement, je travaille aussi sur un prolongement du projet qui prendra place cet automne dans l’Orangerie du Thabor à Rennes. Le polygreffage se fera sur des agrumes avec l’aide matérielle de l’INRA de Corse.

 

 

SQ

Ta technique de polygreffage va sans doute éveiller la curiosité de beaucoup de jardiniers amateurs, est elle à la portée de n’importe quel passionné ?

LD

C'est une technique que l'on rencontre parfois, dans une version plus simplifiée, avec deux ou trois pommiers différents par exemples, ou trois couleurs de cerises. Je sais aussi qu’au-delà des projets officiels et évalués comme rentables, des scientifiques font aussi des expériences approchantes.

 

SQ As-tu eu déjà recours au greffage dans d’autres circonstances ? et en quoi cet usage relève t’il d’une production artistique originale ?

LD

Adolescent, j’ai fait des greffes sur différentes plantes, notamment sur des annuelles (…), il y avait parfois des choses intéressantes… A mon sens, le principe artistique est surtout soutenu par des intentions et non par des techniques mais j’aime aussi que ma production possède des qualités spécifiques hors du cadre restreint de son statut artistique.

 

SQ

Tu as intitulé ta prochaine exposition « L’invention de la réalité » est-ce à dire que pour toi la réalité reste à inventer ?

LD

Disons que nous pourrions passer à un stade plus actif de transformation de la réalité en considérant l’extrême malléabilité de ce concept. La réalité c’est avant tout la relation que l’on a avec le réel et cette relation est filtrée, modifiée, parasitée par nos pensées, nos émotions, nos sens. D’une certaine manière la réalité n’est qu’une invention, est c’est aussi à ça que renvoie le titre.

 

SQ

Pour toi, si une seule de tes œuvres devait résumer cette exposition ? Quelle serait elle ?

LD

C'est justement l'ensemble qui fait sens.

Si l’on fait un tour rapide de l'exposition « L’invention de la réalité », dont le titre est aussi celui d'un libre de l'école de Palo Alto *, il y a un parfum, une dizaine de masques plus ou moins olfactifs en polyuréthane et en graphite, trois livres déformés suivant des lois optiques (dont une version science-fictionnelle de la vie de Jésus), des drapeaux faits à partir des données d’un sondage sur près d’un millier de personnes, un aquarium avec des poissons aveugles, une sorte de drone qui permet de prendre de la distance par le regard, un buffet newtonien, une plaque avec une citation de Philip K. Dick, les Réalisateurs qui seront dans leur période de repos végétatif et quelques autres choses. Ce n’est finalement pas énorme si l’on considère le château et son contenu. C’est peut être même la quantité juste pour que l’exposition dans son interaction aux lieux soit vue comme une oeuvre non réductible.

 

* L'École de Palo Alto est un courant de pensée et de recherche ayant pris le nom de la ville de Palo Alto en Californie, à partir du début des années 1950 (inspirée aussi bien par les philosophies libertaires et les pensées utopistes)

 

L’invention de la réalité, Laurent Duthion

Château d’Oiron

Vernissage le 26 octobre à 17h avec un buffet performatif

Exposition du 27 octobre 2013 au 26 janvier 2014

 

 

 

 

 

 

L’invention de la réalité, Laurent Duthion

  • Château d’Oiron
  • Vernissage le 26 octobre à 17h avec un buffet performatif
  • Exposition du 27 octobre 2013 au 26 janvier 2014

Plus d'informations sur le site internet du Chateau d'Oiron

Sam a visité le Château d'Oiron : visionner la vidéo "Y'a quoi à voir à Oiron?"

Itinéraire découverte du village d'Oiron : "Oiron, son château et sa collégiale"

A proximité : Le Centre Régional Résistance et Liberté - Le Centre d'Interprétation Géologique du Thouarsais

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